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  • P. Laurent

Le talisman de Gandhi

Chers amis,

Quatre mois déjà ont passé depuis mon dernier article sur le cyclone qui a dévasté le Bengale en mai dernier. J’ai achevé deux années de mission au Bengale, intenses et riches de rencontres heureuses, de découvertes étonnantes, de travail difficile, d’interrogations fécondes, de difficultés inattendues, de peines et de joies entremêlées qui ont bien rempli mon temps. Ces deux années débordent d’intensité comme si elles avaient compté double ou triple.

Il me semble que j’habite ici depuis déjà cinq ou six ans. La crise du covid-19 qui a touché l’Inde comme de très nombreux pays n’a pas simplifié les choses. Mais cette crise qui dure depuis fin mars a révélé ou plutôt s’est conjuguée avec une crise plus profonde et multiple. Crise politique, sociale, économique voire même spirituelle comme l’a relevé l’historien et écrivain Ramachandra Guha dans les colonnes du Telegraph, le journal anglophone de Calcutta. L’Inde vit des heures sombres, the darkest hour.

The darkest hour

Nous traversons une crise humanitaire qui s’est manifestée par des millions de migrants internes rentrant chez eux par tous les moyens, parcourant des milliers de kilomètres pour retourner chez eux, parfois à pied et au prix de leur vie. Cette crise est devenue invisible, mais elle est toujours là. Nous affrontons également une crise économique avec une contraction de l’économie de 24% au dernier trimestre, plus forte que dans n’importe quel autre pays. Elle touche d’abord les plus pauvres et ses effets vont perdurer encore longtemps. On estime que deux cents millions de personnes vont retomber dans la pauvreté. Certains pensent que l’Inde pourrait même perdre sa place symbolique de cinquième puissance économique mondiale ! C’est une crise de la démocratie avec une gestion idéologique des affaires sociales du pays, un déni des processus démocratiques, une stigmatisation des musulmans et des minorités, des pressions sur les journalistes pour balayer les critiques et un harcèlement des ONG qui visent empêcher leur travail. C’est une crise du fédéralisme avec de graves dissensions entre l’État central et les États fédéraux comme par exemple au plus fort de la crise du coronavirus. C’est, en conclusion, pour beaucoup d’observateurs, la pire crise depuis l’Indépendance il y a 70 ans.

Le virus de la peur

La vie semble maintenant reprendre ici, et les experts annoncent des améliorations en sondant les inflexions des courbes statistiques. Mais à HSP, l’arrêt brutal de nos écoles, la fermeture de certains de nos foyers de réhabilitation pour les enfants défavorisés et handicapés, l’arrêt des transports et donc l’absence de nombreux staff a été très difficile à gérer. Nous avons pu voir se révéler chez les uns et les autres le pire et le meilleur. D’un sentiment de maîtrise absolue, de sécurité, qui est la marque de notre monde moderne, en quête du rêve prométhéen de tout dominer, nous sommes tombés brutalement dans une incertitude complète, même quant à la durée de cette crise. Ce déni de notre condition humaine nous plonge dans la peur et celle-ci se diffuse au gré des mauvaises nouvelles qui ont envahi tout l’espace des médias. Cette peur nous réduit à l’obéissance servile, nous rend vulnérable aux abus d’autorité, nous ôte la capacité de réflexion, fausse notre capacité de jugement et surtout nous renferme sur nous-mêmes.


Gandhi’s talisman

A HSP aussi, la peur a déferlé. Revenu de la stupeur, dès les premiers jours, il fallait rassurer les uns, conforter les autres. Les mêmes conseils ont été donnés : prendre des nouvelles les uns des autres pour s’encourager et se réconforter mutuellement, ne pas écouter les nouvelles en boucle. Et surtout nous avons très vite commencé à organiser une aide alimentaire d’urgence pour les plus démunis. Nous avons commencé artisanalement à confectionner des packs alimentaires d’urgence pour venir en aide à des familles, quelques dizaines, qui sont bientôt devenues des milliers. Au total, depuis avril, nous avons distribué près de trois mille paquets alimentaires et des centaines de bâches pour aider ceux qui avaient été touchés par le cyclone. Nos équipes plutôt habituées à des projets de longue haleine, ont soutenu ce projet qui a nécessité beaucoup d’organisation et de planification, pour pouvoir visiter chaque famille, mesurer les besoins, faire remonter les informations aux donneurs, organiser la logistique malgré l’arrêt de nombreuses activités, puis organiser la distribution dans un contexte social tendu où les émeutes n’étaient jamais loin.


Sans le savoir nous avons appliqué le « talisman de Gandhi », ce testament spirituel qu’il a laissé dans des notes peu de temps avant sa mort :

Je vais vous donner un talisman. Lorsque vous êtes dans le doute ou quand votre égo devient trop encombrant, appliquez le test suivant : rappelez-vous le visage de la personne la plus pauvre et la plus faible que vous ayez rencontrée, et demandez-vous si l’acte que vous envisagez va être utile pour cette personne. Est-ce qu’elle y gagnera quelque chose ? Est-ce qu’elle retrouvera le contrôle de sa vie ou de son destin ? En d’autres mots, est-ce que cela conduira à swaraj (la liberté) de millions de pauvres physiquement et spirituellement affamés ? Vous trouverez alors que vos doutes et votre égo ont disparu.

notes sont parmi les dernières qu’il a laissées derrière lui peu de temps avant son assassinat en 1948. Cette pensée il l’a résumée dans l’expression « antyodaya par le sarvodaya ». Ces notions, qui semblent héritées de la tradition hindoue, des Vedas, des Upanishad, de la Baghavat Gita, sont peut-être plus universelles, et le Mahatma affirme les avoir tirées directement du livre Unto this last de John Ruskin. Refusant l’idée abstraite d’homo œconomicus qui agit uniquement par intérêt matériel, elles affirment que le vrai bonheur a quelque chose à voir avec la loi morale, avec la loi divine, que l’homme ne peut être amputé de ses aspirations spirituelles. Elles nous rappellent que nous devons chercher le visage du frère d’abord chez le pauvre et le malheureux.

Les milliers de slums de Calcutta

La distribution de packs alimentaires s’est faite principalement dans les slums. J’ai eu la chance de pouvoir accompagner de nombreuses fois les équipes. Après la distribution, guidés dans le dédale des baraques en tôles et en plastique, nous avons pu visiter des familles, écouter les besoins, proposer de l’aide. J’avais entendu depuis longtemps que Calcutta et son agglomération compte plus de trois mille slums. A part celui de Coal Depot où nous opérons depuis longtemps, je ne savais pas où ils étaient. J’ai pu découvrir ce monde caché de la pauvreté. A Calcutta un tiers de la population vit dans les slums, à Howrah c’est le double. Ce sont plusieurs millions de personnes qui vivent dans des lieux surpeuplés, sans droits d’occupation, sans intimité, dans des logements faits de matériaux de récupération, avec un accès à l’eau potable et à des moyens d’assainissement difficile.



Dans ces nombreux slums, nous visitons les familles que nous aidons, je retrouve avec joie des visages d’enfants de nos foyers, nous sommes heureux de nous retrouver. Je découvre en même temps la misère dans laquelle ils vivent et je me désole de cette situation qui les a forcés à quitter nos centres. La saison des pluies étant vite arrivée, souvent nous avançons les pieds dans l’eau, sans bien savoir ce qu’elle contient. Au milieu de cette désolation, le sourire des enfants illumine tout, d’une manière indescriptible. C’est comme un remerciement de la peine que nous nous donnons de venir jusqu’à eux. Le bengali de Calcutta, Abhijit Banerjee, prix Nobel d’Économie en 2019, explique que « l’aide est plus efficace quand elle est apportée dans le respect de la personne. » C’est bien ce que nous essayons de faire à HSP avec un regard d’espérance sur les personnes.


Depuis le mois de juin, nous avons été visiter le slum de Baltikuri dans le Nord de Howrah. Il y a là des lignes de barraques construites le long de la voie ferrée. Les enfants jouent à un mètre des trains qui passent, risquant à chaque instant de se faire happer. Quand nous arrivons pour la visite, les rails sont devenus des séchoirs à linge pour les habitants et un terrain de jeu pour les enfants. Cela fait bientôt deux mois et demi que les trains ne passent plus ici. Nous reconnaissons quelques enfants de nos centres. Ils ont oublié les formules basiques en anglais comme "good morning", et n'ont vraisemblablement pas ouvert un livre depuis le début du confinement. Nous prenons de leurs nouvelles et de celles de leurs voisins.


A Ankur Hati, que j'ai visité en juillet, nous voyons d'autres enfants de nos foyers, spécialement des adolescentes de Baxarah. Elles sont en train de travailler à coller patiemment des petits brillants et des paillettes sur des tissus. Une ligne de deux mètres de collage est payée trois roupies. Vous avez bien lu. Il faut plusieurs heures d'un travail patient qui abîme les yeux pour gagner moins de quatre centimes d'euros. Et plusieurs jours pour compléter une pièce de tissu qui rapportera au mieux quelques dizaines de roupies. Les marchands de tissus trouvent dans les slums une main

d'oeuvre disponible et bon marché pour alimenter un commerce fructueux.

Gérer HSP aux jours du Covid-19

Le départ soudain des enfants de nos centres de Howrah nous a laissé à tous une impression forte de désarroi, d’inutilité. Pour tout dire, cela a même été un déchirement de voir nos centres silencieux, vidés de tous ces rires d’enfants, des bruits de leurs jeux, de leurs bavardages, de leurs cris. Peu après nous avons eu le sentiment que le cyclone balayait le peu d'espoir qui nous restait pour y laisser la désolation. En même temps, l’absence de nombreux staff, la démission du fait de la peur ou de l’éloignement a augmenté la pression du travail et le poids des responsabilités. Il a fallu gérer le risque sanitaire pour nos équipes, en particulier dans le département médical, suivre le projet de distribution des kits alimentaires d’urgence, avec près de 30 tonnes de nourriture distribuée entre avril et août, rechercher des fonds, accompagner l’audit social et le diagnostic opérationnel de notre association par KPMG, dialoguer avec les équipes désorganisées par les absences et le manque de travail, régler les questions de salaires, mais aussi accompagner la vie spirituelle des chrétiens des alentours, privés de messe à la paroisse. En fait, tous ces efforts pour

soutenir les plus nécessiteux ont été bénéfiques moralement et spirituellement et en donnant nous avons beaucoup reçu de gratitude.

Accueillir le chemin

Privé de lieu de repos, avec l’impossibilité de me déplacer, ce temps a été un temps d’épreuve. En même temps, il a été aussi un temps privilégié pour rendre grâce de ce qui m’avait été donné de vivre. « Dieu a donné, Dieu a repris, que le nom du Seigneur soit béni » (Jb 1,21). Cette évidence souvent difficile à accepter m’apparaissait d’autant plus vraie ces jours-là. Peut-être faudrait-il rajouter pourtant que Dieu, après avoir repris, a redonné en abondance. Trente pour un, soixante pour un, cent pour un. A l'approche de mon deuxième anniversaire d’arrivée en mission, et profitant d’un temps béni de repos à Jalpaiguri et de retrouvailles avec un centre plein à craquer d'enfants joyeux, je rends grâce pour ces mois et ces deux années si riches.

Vivre en petite communauté à EPN a aussi été une grâce. Dans le centre vidé de ses enfants, avec les didi et dada un peu désoeuvrés, nous avons plus de temps pour apprendre à nous connaître, profiter des repas ensemble, se parler, notamment grâce à mon bengali plus assuré. Au début il n’a pas été facile de leur proposer de prendre nos repas ensemble. Les Bengalis mangent très rapidement, sans parler. Le temps convivial vient éventuellement après, lorsque l’assiette est vide… En fait nous avons passé de très bons moments et avons partagé beaucoup de rires. Nous avons aussi pris du temps pour cuisiner, apprendre à faire des samosa ou des jilipi. J'ai admiré la manière dont les indiens

fabriquent le chulha, un fourneau en terre, portatif ou fixé au sol, qui permet la cuisine au bois. Il y a eu également cette semaine difficile que nous avons vécue sans eau, sans

électricité, après le passage du cyclone, qui a été l’occasion de confidences. A la lumière vacillante des lampes à kérosène, les didi ont évoqué la vie des villages, les veillées agrémentées de chants traditionnels. Les enfants ont parlé des éléphants et des tigres croisés dans la jungle qui entoure les maisons. Les indiens sont très conscients des difficultés de leur vie, et en font une occasion de plaisanter : « Ici il faut être constamment attentifs. Sur la route, il faut regarder où l'on met les pieds, car les trous et les obstacles changent d’un jour à l’autre à cause des pluies torrentielles. Il faut en même temps veiller à ne pas se faire renverser par une voiture, une moto, une bicyclette, ou bien encorner par une vache, tout en évitant aussi les serpents, la boue... » Bref une vigilance de tous les instants!


Cette vigilance ne cesse pas à la maison. Il y a quelques semaines, entrant dans la grande pièce commune pour me joindre à la prière du soir qui avait déjà commencée, je sens un

des chatons de notre centre effleurer mes pieds. Je me retourne machinalement, et je vois qu’en fait de chat, il s’agit d’un énorme serpent, d’un mètre cinquante, qui vient de me passer tranquillement sur le pied. Nous le pourchassons, mais il se détend comme un ressort et disparaît bien vite dans les drains. Je peux aujourd'hui énumérer tous les animaux que j’ai vu rentrer dans ma chambre : rats, mangoustes, chauve-souris, cafards taille XXL, armées de fourmis, nuages de mites, papillons, araignées géantes, termites, chiens et chats à l’occasion, singes, lézards, mille-pattes géants venimeux, crapauds. Spirituellement fils de saint François, j’avoue que parfois j’ai du mal avec certains frères et soeurs de la création, notamment les cafards quand ils arrivent par dizaines ! Et pendant quelques jours après la découverte d’un serpent, j’allume la lumière avant de rentrer dans mon oratoire le matin pour voir où je mets les pieds… Comme dit une didi, la moustiquaire qui entoure notre lit n’est pas là que pour les moustiques !

Le signe de croix hindou

A propos de moustiques, une anecdote me revient avec les enfants. Un jour, alors que je discute avec les filles de Ekprantanagar, Ashima, 10 ans, heurte mon pied par mégarde. Elle se signe alors le front et la bouche alternativement et rapidement avec sa main droite. Je demande à une caregiver de m’expliquer le sens de ce geste que j'ai envie d'appeler le « signe de croix hindou ». C’est le même signe que font les adeptes lorsqu’ils passent devant un temple alors qu’ils voyagent en bus ou bien lorsqu’ils vont apporter des offrandes. Il indique le respect que l’on donne à la divinité qui est en chaque personne, en chaque être vivant, la même qui est honorée dans les temples sous des formes diverses. Lorsque l’on heurte quelqu’un, on demande en fait pardon à la divinité qui a été heurtée en nous. Je leur demande avec une pointe de malice s’ils font la même chose lorsqu’ils écrasent un moustique ou un cafard. Cinta en riant me répond que la divinité est surtout présente dans les personnes… Pour certains hindous, le souffle, l'atman, qui est en nous fait partie du brahman, l'Universel, l'Être divin.

Le long apprentissage du bengali

Privé de mes cours à l’American Institute of Indian Studies, j’ai organisé tous les matins des cours avec Cintamoni, la responsable du centre de EPN. Si elle est adivasi, sa langue

maternelle étant l’oraon, elle a une licence de hindi et maîtrise parfaitement le bengali. Elle m’a permis de continuer à progresser. Cette langue est la plus orientale des langues indoeuropéennes. On y retrouve parfois des racines connues. Elle puise largement dans le sanskrit, parfois le persan et de plus en plus souvent... l’anglais. Une des plus grandes difficultés sont les presque 300 signes qui composent son écriture. Il y a 18 signes pour les voyelles, car chaque voyelle possède également une notation diacritique, qui peut être placée avant, après ou au-dessous des consonnes. Celles-ci sont au nombre de 29. Il y a quelques difficultés comme notamment quatre “t” différents et quatre “d” différents, aspirés ou non, dentales ou rétroflexes – prononcées sur le palais. Il faut vraiment apprendre à reconnaître ces sons si l'on veut différencier par exemple les chiffres 7 et 60, shat et shaṭ ou bien tempête et fièvre, jhor et jor. Il y a enfin 250 signes pour écrire les combinaisons de consonnes entre elles ou des consonnes avec les voyelles. Des signes très similaires peuvent transcrire des sons très différents. Le “d” prononcé au fond de la gorge, palatial s’écrit ড. Mais si l’on rajoute une sorte de virgule au dessus, cela donne un “u” : উ. Si au lieu de cela on met un point au-dessous, cela donne un “r” roulé : ড়. Quand aux combinaisons, c’est encore plus compliqué ! Aujourd’hui j’arrive à lire à peu près correctement l’Évangile et les oraisons de la messe. Pour l’homélie, je simplifie souvent le vocabulaire qui est du shadhubhasha, bengali savant, souvent hérité du sanskrit, pour utiliser du

cholitbhasha, plus simple. Je suis en mesure de soutenir une conversation, et j’apprends tous les jours de nombreux mots. Je me risque aussi au soutien scolaire en mathématiques. Il ne suffit pas de connaître le vocabulaire des maths: “plus”, “moins”, “multiplié” et “divisé”. Il faut aussi apprendre les chiffres bengalis : ১, ২, ৩, ৪, ৫, ৬ ,৭, ৮, ৯, ০, en particulier le quatre qui s'écrit “৪” et le sept qui s'écrit “৭”.


Avec cette langue, c'est toute une culture que j'assimile patiemment. Il y a par exemple le monde de la famille qui tient une place centrale. Il n'y a pas moins de quarante-huit termes pour désigner tous ses membres, avec une précision remarquable. Ainsi selon le rang dans la fratrie: le grand frère s'appelle dada et le petit frère bhai, la grande soeur didi et la petite soeur bon. Selon que les membres appartiennent au côté paternel ou maternel. Les grand-père et grand-mère paternels

s'appellent thakurda et thakurma. Du côté maternel c'est dadamoshai et didima. Cela se complique ensuite si l'on veut désigner son oncle paternel, selon qu'il est le petit frère du père, kaka ou son grand frère, jetha. On peut aussi désigner le mari de la soeur aînée du côté de la maman, dadababu, ou la femme du petit frère du côté paternel, kakima. Je m'arrête là... A

Raghabpur, alors que je débutais en bengali, sur les conseils du prêtre qui m'accompagnait, pour simplifier, j'appelais toutes les femmes mashi, et tous les hommes dada.

Violence et résignation

Je découvre aussi cette culture dans le concret de mon travail, de mes rencontres, de la vie quotidienne. Lors du passage du cyclone, la municipalité a mis plusieurs jours à rétablir le

courant. Celui-ci revenait quartier après quartier. Nous avons donc été témoins d’une authentique bataille pour l’électricité. Chacun voulait surtout recharger son portable ! A EPN, nous avions retrouvé du courant depuis peu. Nous avons vu passer devant notre portail une quinzaine d’hommes, sérieusement remontés, venant d’un côté de la rue, puis quelques minutes

plus tard, une autre bande venant de l’autre. Et ainsi de suite toute l’après-midi. Chaque groupe allait débrancher les câbles du quartier opposé pour pouvoir rétablir l’électricité dans son propre quartier. La situation était tendue, il valait mieux ne pas mettre le nez dehors. Un autre jour, rendez-vous chez l’ophtalmo pour une douleur intense à l’oreille. Il s’applique à m'explorer l'oreille, avec une tige en métal recouverte de coton. Malgré toute ma bonne volonté, je crie de douleur. Il s'y reprend à deux fois, sans beaucoup plus d’égards. Je lui demande fermement d’arrêter. Il me hurle alors de sortir immédiatement de son cabinet. Finalement les choses

s’arrangent grâce à la didi qui m’accompagne… Plus tard elle me dit : désolé father, c’est le choc culturel avec l’Inde… ! Étrangeté que ce pays tout imprégné de spiritualité, peuplé de priants qui tout d’un coup laisse échapper des accès de violence.

D’un autre côté, on trouve aussi dans cette société une sorte de résignation, comme un abandon devant les difficultés. Souvent les Indiens baissent les bras et n'agissent pas. Il est parfois difficile de garder son calme lorsque cela arrive tous les jours. Mon directeur spirituel, européen, m’a confié que lui aussi perdait son flegme naturel devant cette abdication, après plus de cinquante ans en Inde. Cela m’a rassuré… Il y a dans l’hindouisme une sorte de fatalisme. D’où cette résignation,

bien différente de la résignation chrétienne qui est – ou devrait être – une forme de courage.

Au-delà de ces difficultés, je trouve dans la culture bengalie une curieuse résonnance avec la culture italienne, ce qui n'est pas pour me déplaire... Je me suis réellement interrogé pour savoir si c’était le fruit de mon imagination. En fait beaucoup d’Européens expatriés font ce constat. Les Bengalis se

distinguent vraiment de leur voisins. Ils sont particulièrement joviaux, ils ont le sens de l’hospitalité, une cuisine délicate, une

culture – musique, littérature, cinéma, poésie...– très raffinée, ils ont le goût du beau, ils sont très bavards, ils aiment s'habiller élégamment… Bref, beaucoup de points communs! Cette coïncidence, ou plutôt ce clin Dieu m'a fait admirer jusqu’à quels détails s'abaisse pour nous la Providence du Seigneur…

La messe pour une poignée de Chrétiens

Mon ministère pastoral s’est un peu élargi pendant le confinement. J’ai continué à dire la messe en bengali le dimanche pour notre petite communauté. La suppression des

messes pendant plusieurs semaines, puis l’autorisation donnée de célébrer avec dix participants, a poussé quelques chrétiens

locaux à venir me trouver. J’ai donc ajouté une messe en anglais pour des enfants du quartier le jeudi et une messe en bengali le samedi soir pour leurs parents. Les soeurs de Mère Teresa m’ont également sollicité pour la messe dominicale. La communauté Daya Dan, littéralement «don de la miséricorde», s’occupe d’enfants lourdement handicapés. La joie a été de


retrouver une grande communauté, bien vivante, avec une quinzaine de soeurs, une quinzaine de didi et une trentaine d’enfants. La supérieure, sr. Joan of Ark, est allemande, et nous avons beaucoup partagé sur le choc culturel de vivre au Bengale et de travailler pour les plus pauvres. Elle m’a raconté notamment ce que je croyais disparu ici. Le dispensaire qu’elles animent a dû fermer, mais les plus pauvres viennent encore les trouver, et notamment des personnes dont les blessures sont infestées de vers et que personne ne veut soigner. Certains ont des asticots présents dans la bouche. Pendant la nuit, la sensation des asticots qui grouillent les empêchent de dormir. Un homme avait quasiment perdu ses pieds, on ne voyait plus que les os. La chair nettoyée par les soeurs, avec grande abnégation tant la puanteur est insupportable, révèle alors un miracle de la nature et de la création. Les chairs, une fois nettoyées, repoussent ! Après quelques jours, l’homme a retrouvé des semblants de pieds.


Le retour des enfants dans les centres

Alors que les premiers enfants revenaient dans nos foyers, à leur grande joie et à celle de tout le

staff, je partais pour Jalpaiguri fin août, pour trouver un repos nécessaire. J’ai du me soumettre moi aussi à quinze jours de quarantaine, bien vite passés, pour retrouver ensuite avec joie nos communautés du Nord Bengale. Conduit directement dans ma chambre, j'ai découvert les murs tapissés de dessins magnifiques fait par les enfants. Chaque jour, les enfants se sont agglutinés sous ma fenêtre en me demandant quel jour j'allais enfin descendre... Pour les faire patienter, du haut de ma fenêtre, je jouais de temps en temps un morceau de guitare.



Un temps de grâce à Jalpaiguri

Après deux semaines, ce sont les retrouvailles. Huit long mois ont passé depuis ma dernière visite. Je fais la connaissance de Mithu, un perroquet reccueilli par les enfants auquel elles ont enseigné des mots de bengali et d'anglais! C'est leur bonheur de le nourrir et de parler avec lui. Florence, une volontaire, arrivée avant le lockdown, donne un précieux coup de main pour aider ce gros centre où une

soixantaine d’enfants se pressent. Une quarantaine d'entre eux souffre de problèmes orthopédiques, et une autre vingtaine surtout de problèmes moteurs ou de handicap mental. Ma joie, c’est de répondre aux sollicitations de trois d’entre elles, qui ne peuvent pas se redresser et marcher sans aide. Avec de l'entraînement et de la persévérance, elles pourront un jour marcher seules. Les sourires éclatants qui illuminent leurs

visages annonce leur désir et leur volonté de réussir. Ce qui passe de vie, d'amour, à travers ces petites mains accrochées aux miennes est proprement indicible.


J'ai profité de ces quinze jours dans les centres pour organiser des activités avec les enfants. Il faut essayer d'agrémenter leur

quotidien, après douze mois d'éloignement de leur familles, et sans école depuis cinq mois. Avec les plus petites nous avons

dessiné et colorié une carte du monde en bengali. Chaque équipe de trois enfants étaient chargée d'un continent. Elles ont patiemment traçé les contours, écrit le nom de certains pays, des mers, des océans et des continents, colorié les animaux et la carte toute entière. Pour celles qui ont un

handicap moteur, ce fût une grande fierté. Les plus grandes ont participé à deux ateliers théâtre. Elles ont pu vaincre un peu leur timidité, et le talent de certaines s'est révélé. Cette nouveauté a en tout cas déclenché beaucoup d'enthousiasme.


Me voici déjà reparti pour Howrah, ayant promis de revenir avant la fin de l'année. En octobre, les autorités donneront peut-être leur feu vert pour que les enfants puissent enfin retrouver leurs familles. Ce sera tout au plus une quinzaine de jours de vacances. Face à l'incertitude, le service des autres, des plus petits, semble vraiment le meilleur remède pour créer de la joie là où il y avait la peur.



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