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  • P. Laurent

« Vous êtes le sel de la terre »

Crois à l’amour, même s’il est source de douleur. Ne ferme pas ton cœur. Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre. Le cœur n’est fait que pour se donner avec une larme et une chanson, mon aimée. Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre. La joie est frêle comme une goutte de rosée, en souriant elle meurt. Mais le chagrin est fort et tenace. Laisse un douloureux amour s’éveiller dans tes yeux. Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre. Le lotus préfère s’épanouir au soleil et mourir, plutôt que de vivre en bouton un éternel hiver. Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre. Tagore, le jardinier d’amour, XXVII


1. Crois à l’amour, même s’il est source de douleur

Après une année bien remplie, voici avec le nouveau Bengal Fire l'occasion pour moi de vous souhaiter une Bonne et Sainte Année. J'écris depuis le petit village de Kalipathar, sur les bords d’un lac artificiel, dans le froid sec et ensoleillé de l’hiver. Arrivé après Noël, j’ai retrouvé le nouveau curé de la paroisse dont l’histoire est liée au père Laborde. Le père Edward est né l’année de son arrivée en Inde. Originaire du Bihar, il a vécu à Pilkhana avec sa famille où le père Laborde venait régulièrement célébrer la messe.


Au jour de Noël, comment ne pas penser au père Laborde, au deuxième anniversaire de son départ vers le Père. Dans la tradition du Prado, il est bon de méditer sur ce mystère de la crèche, qui révèle Dieu autant que l’homme. Dieu assume la fragilité de l’homme pour que nous puissions croire à l’amour malgré toutes les souffrances de nos vies. La fragilité est l’essence de l’homme. Cette fragilité est celle de l’homme tout autant que de la vie, des pauvres, des personnes souffrantes, des personnes handicapées. Il n’est pas aisé d’assumer cette fragilité, car le monde n’accueille pas et n’aime pas la fragilité. C’est pourquoi il rejette les pauvres, se détourne d’eux, les exploite ou refuse de les défendre. Ce petit enfant qui cache la Vraie Lumière, qui éclaire tout homme en ce monde, mais que le monde n’a pas reconnu, nous appelle à prendre soin de lui. De même la vie fragile, les pauvres souffrants sont autant d’appels à notre sollicitude.


Un tournant historique : les pauvres une menace ?

Cette année nous a donné beaucoup de joie avec la remise en route de toutes nos activités, en particulier les écoles, nos départements de physiothérapie et de psychothérapie. J'ai vu avec plaisir notre centre d'Asansol accueillir de nouveau des enfants. Mais les problèmes n’ont pas manqué non plus, sur fond de toutes les tribulations que subit notre monde. L’œuvre fondée par le père Laborde il y a bientôt 50 ans vit désormais un tournant dans son histoire.


Il y a bientôt trois ans, je découvrais que des projets de santé portés par un partenaire historique encourageaient la stérilisation des femmes pauvres et sans éducation dans les bidonvilles, dans la ligne des programmes gouvernementaux. Une proposition censée résoudre la question de la pauvreté… Aujourd’hui en Inde, comme ailleurs, la stérilisation continue avec la mission Panikar Vikas. La page internet du gouvernement indien affiche sans embarras un titre aux réminiscences terribles : «population control». Comme Pharaon qui fit autrefois mourir les enfants d’Hébreux, comme l’écrivait Jean-Paul II, « de nombreux puissants de la terre se comportent aujourd'hui de la même manière. Eux aussi ressentent comme angoissant le développement démographique en cours et ils craignent que les peuples les plus prolifiques et les plus pauvres représentent une menace pour le bien-être et pour la tranquillité de leurs pays. »


Le courage d’être fidèles dans la pauvreté de nos moyens


Nous décidons que nous ne pouvons pas cautionner un programme qui renie l’esprit de l’Évangile et l’héritage du p. Laborde. Avec beaucoup de courage et de foi, nous prenons la décision difficile de nous séparer de ce partenaire pour être fidèle à l’esprit qui anime cette œuvre de Dieu. Nous ne mettrons pas notre foi dans une science qui, au lieu de défendre la vie, la supprime. La vie est un mystère à célébrer, et non un problème à résoudre. Howrah South Point n'est pas un programme scientifique qui prétendrait éradiquer la pauvreté. «Des pauvres vous en aurez toujours» nous dit Jésus... Nous sommes avant tout une communauté spirituelle, bâtie avec des moyens simples et pauvres, qui cherche à témoigner de la dignité unique et de la valeur particulière de chacun des pauvres et des personnes handicapées en les aidant et en partageant leur quotidien.


Les pauvres menacés plutôt qu’une menace

En vivant en communauté nous apprenons à nous connaître les uns les autres. Mais il est une part de chacun que l’on ne découvre qu’au sein de sa famille. Lors des visites de bidonvilles pendant les vacances d’hiver ou d’été, je retrouve dans leurs familles les enfants qui sont rentrés chez eux. Dans le cadre riant de nos foyers, vêtus de leurs beaux uniformes scolaires ou de sarees pour la danse, je peux vite oublier la pauvreté de leurs origines. Dans leurs familles, je découvre ou devine un père alcoolique, de la violence familiale, des abus, une mère célibataire, un frère ou une sœur handicapée, problèmes qui s’ajoutent à la précarité des conditions de vie. La peur de l’avenir entraîne des mariages précoces. L’urgence, la nécessité d’une aide apparaît alors plus criante. Au fil de mes visites, j’ai aussi pris conscience des obstacles insurmontables que l’on oppose aux pauvres dans ce monde et qui s’ajoutent à leurs difficultés matérielles et sociales. L’accès aux soins dans les hôpitaux est soi-disant gratuit mais on leur extorque de l’argent car ils n’osent pas protester ; le droit du travail est censé protéger les travailleurs journaliers, mais en pratique ils sont exploités.


Dans la promiscuité des slums, les enfants dans la pauvreté et les filles particulièrement sont en danger. Un docteur indien, très diplômé et distingué, essayait de me convaincre il y a quelques semaines qu’il fallait bien éduquer nos enfants pauvres pour éviter qu’ils ne deviennent une menace pour la société… Je me disais en moi-même : Si un pauvre devient une menace, ce sera sans doute à petite échelle. Mais si un riche est mal intentionné, ne sera-t-il pas une menace à l’échelle d’une ville, d’un pays, du monde même ? Nous ne nous attaquons pas à la pauvreté en général, mais nous aidons et éduquons chaque pauvre que nous rencontrons.


2. « Une conspiration contre la vie »

La "culture de mort"

Je prends conscience aujourd’hui au milieu des pauvres de ce que signifie cette «culture de mort», selon l’expression de Jean-Paul II. Enfermé dans le confort de la vie moderne, cette idée me semblait abstraite. Mais plongé dans le monde des pauvres, sans cesse rejetés et méprisés, c’est une réalité. De plus, dans cette Inde fascinée par notre société d’hyperconsommation, nous assistons impuissants au renversement de ses valeurs séculaires et à l’avènement d’une «mentalité utilitariste.» Selon cette mentalité, les personnes âgées, les pauvres, les personnes handicapées ne sont rien qu’un poids. Dans cette mentalité qui valorise uniquement l’efficacité de la technologie et la puissance de l’argent, l’homme est rabaissé à une valeur marchande. Cette mentalité peut alors dégénérer en « mentalité eugéniste ». Vision angoissante qu’anticipait Benoît XVI : «On ne peut minimiser… les scénarios inquiétants pour l’avenir de l’homme ni la puissance des nouveaux instruments dont dispose la «culture de mort». Bernanos parlait d’une «conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.» Dans l’Évangile de la vie, Jean-Paul II évoque une «conspiration contre la vie.» Ce n’est plus seulement la vie intérieure, mais la vie tout court qui est menacée aujourd’hui, et avec elle la dignité de la personne par la puissance matérielle de l’argent qui a tout emporté avec lui, provoquant, selon les mots de Péguy l’immense prostitution du monde. Et Benoît XVI évoquait dans l’Apocalypse «parmi les grands péchés de Babylone – symbole des grandes villes irréligieuses du monde – le fait d’exercer le commerce des corps et des âmes et d’en faire une marchandise» (cf. Ap 18, 13).


Les “inutiles”, frères du Christ

Des courants de pensée nous poussent aujourd’hui vers un monde sans frontières, sans cultures, sans nations et sans Dieu, dans lequel la force culturelle et morale des peuples, la promotion de la liberté de conscience des personnes s’efface pour laisser toute la place à la puissance des technologies. Celles-ci sont présentées comme l’avenir de l’homme. Benoît XVI avait senti la menace pour l’Église quand il dénoncait « la dictature mondiale d'idéologies avançant sous un masque humaniste ». Nous sommes appelés à démasquer les impostures du monde et les fausses promesses pour ne pas être subjugués par le « pouvoir spirituel de l’Antéchrist ». Ce progrès sans limite efface les frontières entre la technologie et la biologie pour aboutir à l’homme transhumaniste et promeut comme unique valeur l’utilité marchande. Les pauvres et les petits, les personnes handicappées seront considérées comme inutiles. Notre force de chrétiens est justement de croire que ces petits sont «les frères du Christ souffrant.» Paul VI ajoutait : «Sachez que vous n’êtes pas seuls, ni séparés, ni abandonnés, ni inutiles ; vous êtes les appelés du Christ.» Quant à nous, serviteurs inutiles, qui gardons sa parole, le Seigneur nous appelle «amis».


3. Somnoler ? Veillez !

Perdre cœur ?

Toutes les nouvelles qui nous parviennent en continu par les multiples canaux d’information, un monde inhumain qui s'enfonce dans l’indifférence et l’injustice, la crise dans l’Église, la guerre en Europe, «la guerre mondiale par morceaux», ne cessent d’éroder notre capacité d’espérer. Nul besoin d’être prophète pour comprendre que nous sommes au cœur d’une bataille spirituelle dont l’enjeu est de garder le courage et l’espérance. Car c’est le propre du démon de venir nous inquiéter et nous accabler. Nous pouvons nous sentir impuissants. Au milieu de l’année, écrasé par tous les problèmes internes, confronté à tant de déceptions, à la lassitude, à l’hypocrisie parfois, j’ai senti nettement que je perdais cœur. Je me suis vu céder aux tentations du «démon de mon cœur qui s’appelle à quoi bon?» Après avoir pris du repos, j’ai trouvé des personnes qui, ayant connu le p. Laborde, comprenaient mes difficultés. J’ai pu lire aussi le père Pedro à Madagascar qui se confiait en racontant la même tentation de lassitude et de découragement et sa lutte quotidienne pour l’espérance. J'ai puisé de la force dans le sourire des enfants. Cela m’a réconforté et le Seigneur a mis au large mon coeur. La plus haute forme de l’espérance, nous dit Bernanos, est le désespoir surmonté.» En acceptant paisiblement ma pauvreté et mon impuissance, je peux devenir fort de la force de Dieu.


Notre faiblesse et notre lâcheté

Il y a aussi une autre sorte de danger pour l’espérance. C’est la médiocrité et la tiédeur. Pie X rappelait aux chrétiens de France que «la force principale des mauvais, c'est la lâcheté et la faiblesse des bons, la mollesse des chrétiens.» L’apprenti démon Wormwood, dans La tactique du diable de Lewis apprend ainsi que pour damner l’homme, une longue vie de préoccupations égoïstes et médiocres sont plus efficaces que de gros péchés. L’espérance est une flamme à ranimer chaque jour car l’égoïsme, la mollesse et la médiocrité nous condamnent plus sûrement que les grands péchés ou la haine. Parfois cet égoïsme se cache sous la bien-pensance, la fausse charité consensuelle, «la bienveillance niaise qui amollit le cœur et fausse l’esprit.» Le sel de la vérité se dissout dans une soupe de fausses valeurs d’inclusivité et de tolérance. Si les chrétiens perdent la sagesse qui donne sens au monde, ils sont comme le sel qui a perdu sa saveur. Alors malheur, car «pas plus qu’un homme, une chrétienté ne se nourrit de confitures. Le bon Dieu n’a pas écrit que nous étions le miel de la terre, mon garçon, mais le sel», disait le curé de Torcy dans Le Journal d’un Curé de Campagne.


L’enjeu de la bataille spirituelle : veiller et prier

Tel est l’enjeu de cette bataille spirituelle. A l’appel de l’Évangile, qui nous a invité à veiller pendant l’Avent et qui nous invite à veiller pendant le Carême, il faut veiller. La lassitude, les déceptions, la peur peuvent nous conduire à somnoler, à devenir indifférent aux autres, à oublier la présence de Dieu. «Telle est notre véritable somnolence, nous rappelle Benoît XVI : ce manque de sensibilité pour la présence de Dieu qui nous rend insensibles également au mal. Nous ne sentons pas Dieu – cela nous dérangerait – et ainsi, nous ne sentons pas non plus naturellement la force du mal et nous restons sur le chemin de notre confort.» C’est par la prière que nous ranimons nos cœurs somnolents. C’est par la prière que nous prenons courage pour «faire la vérité» dans nos cœurs et accueillir la force transformante de la Lumière. Le courage nous conforte dans nos effort de nous dépouiller de nos illusions, des faux semblants, des mensonges qui nous aveuglent. Ainsi nos cœurs de pierre peuvent revenir à la vie et éprouver à nouveau de la compassion pour nos frères les pauvres, les petits, pour notre Seigneur.


4. « Vous êtes le sel de la terre »

Le vrai motif de notre espérance

Le vrai motif de notre espérance, en ces temps troublés, c’est surtout de savoir que dans les douleurs de l’enfantement se prépare le grand renouvellement du monde. Ce temps de bataille spirituelle est aussi un temps d’attente, un Grand Avent, dans lequel Marie joue un rôle éminent, rassemblant l’armée des petits et des humbles qui ont mis toute leur confiance dans le Seigneur. Dans les ténèbres de cette nuit doivent tomber toutes nos espérances trop humaines pour laisse place à l’aurore d’un jour nouveau. Ce temps n’est pas la fin du monde, mais la fin d’un monde. Toutes les promesses de l’Écriture ne doivent-elles pas s’accomplir ? «Le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau… on ne fera plus de mal ni de violence sur toute ma montagne sainte car le pays sera rempli de la connaissance du Seigneur comme les eaux recouvrent le fond de la mer.» (Isaïe 11, 6.9).

Le Seigneur ne nous a-t-il pas enseigné sa prière où nous demandons chaque jour au Père : «que ta Volonté soit faite sur la terre comme au Ciel» ? Il semble que nous ayons perdu la clé de la connaissance et nous sommes égarés par une eschatologie du désespoir où tout converge vers la destruction. Or le Seigneur jamais ne demande de prier en vain. Et comme «nous ne savons pas prier comme il faut, c’est l’Esprit saint lui-même qui prie en nous» et qui demande que la Volonté de Dieu soit faite. Apparemment son Règne n’est pas encore arrivé... il y aurait des changements visibles.


Ce grand renouvellement de la Création a été annoncé par les derniers papes, comme Jean-Paul II qui nous demande d’être des veilleurs pour annoncer, au milieu de la nuit l’aurore qui vient : «Telle est la grande espérance de notre invocation : “Que ton règne vienne !”, un règne de paix, de justice et de sérénité, qui recompose l'harmonie originelle de la création.» ; «Aujourd'hui, nous avons plus que jamais besoin de personnes à la vie sainte, de veilleurs qui annoncent au monde entier un nouveau matin d'espérance, de fraternité et de paix. […] Efforcez-vous d'être dans tous les milieux, “le sel de la terre et la lumière du monde” ». De même Benoît XVI, aux JMJ de Sidney : «Le Seigneur vous demande d’être des prophètes de cette nouvelle ère… une nouvelle ère où l’amour n’est pas avide et égoïste, mais pur, fidèle et sincèrement libre… Le Seigneur vous demande… de bâtir un avenir plein d’espérance pour toute l’humanité. Le monde a besoin de ce renouvellement!». Pour bâtir l’espérance, il faut s’appuyer sur la force de la prière. «Demandez et vous obtiendrez… Rien n’est impossible à Dieu». Cette étrange phrase de l’Évangile : «Des pauvres vous en aurez toujours…» (Mc 14,7) n’est pas un appel à négliger les pauvres. Mais les pauvres seront toujours là à solliciter notre aide, tandis que nous pouvons perdre la présence de Jésus. Sans la charité qu’il répand dans nos cœurs, même nos efforts les plus intenses perdent leur valeur d’éternité.


5. Digha : le sel de la mer

L’autre grand événement de l’année

Avec la réouverture de tous nos départements, les activités se sont multipliées, spécialement dans nos foyers, qui sont le cœur de notre communauté. L’autre « grand événement » de l’année a été l’excursion à Digha. Cette petite station balnéaire, à trois heures de train au sud de Calcutta, est située à la frontière avec l’Odisha. Ce n’est pas Biarritz ou Deauville, mais quelques hôtels, des aménagements sommaires protégés par une digue ont été réalisés pour accueillir un tourisme balnéaire naissant. Ce nom fait pourtant rêver les habitants de Calcutta. Après les excursions classiques du début de l’année à Belur Math, à l’Indian Museum et à la Mother House de Calcutta, les enfants de mon centre se sont pris à rêver en grand. «Father, tu nous emmènes au bord de la mer, à Digha, ?»


Cette idée est lentement devenue une évidence. Emmener chaque foyer de HSP au bord de la mer… ! La dernière excursion remonte à 2006 pour les centres de Howrah, mais jamais nos centres de Jalpaiguri n’ont eu cette chance. Ceux-ci accueillent des enfants handicapés – certains en fauteuil roulant – qui nécessitent une assistance particulière, et la distance est bien plus grande. Avec l’accord des didis, le défi est lancé… et relevé ! Pour tous ces enfants, qu’ils soient des slums de Calcutta ou des tea-garden de Jalpaiguri, c’est un voyage extraordinaire. La plupart n’ont jamais vu la mer, ni même jamais pris le train de leur vie. Ils ne sont jamais allés à l’hôtel. C’est le centre d’EPN qui ouvrira la saison fin septembre. Une semaine avant le grand jour, à l’annonce de l’excursion aux enfants, c’est une explosion de joie. J’ai droit à toutes sortes de questions charmantes de naïveté : «Father est-ce que nous allons voir des baleines ? des dauphins ? des requins? Comment fait-on pour nager dans les vagues?» J’en profite pour blaguer un peu et leur explique que l’eau de la mer est sucrée, mais là ils ne me croient pas…



L’excursion sera courte, une matinée dans le train, une nuit sur place dans un hôtel face à la mer, puis le retour dans la matinée suivante. Pour le voyage, tous les enfants et les didis, dadas sont sur leur trente-et-un. A peine arrivés nous allons prendre un bain de mer. En guise de maillot de bain, les enfants ont revêtu des maillots de foot de Howrah South Point… et les didis leurs sarees. C’est très chic, avec un côté bains de mer des années 1900… à l’indienne. Les enfants sont émerveillés par cette étendue d’eau sans limites. A marée haute, la plage est totalement recouverte laissant seuls les rochers à découvert. Les enfants reçoivent les vagues déferlantes en s’agrippant, et expérimentent avec étonnement la puissance des flots, eux qui ne connaissent que les plans d’eau sans rides de l’agglomération de Calcutta. L’après-midi nous visiterons l’aquarium. Le lendemain matin, réveil à quatre heures pour aller se baigner au lever du soleil de Digha, fameux dans tout le Bengale. Cette fois la marée basse découvre une immense plage de sable et les enfants peuvent aller jouer dans les vagues. «Father, hier c’était bien, mais aujourd’hui c’est fantastique !!»





«Ici on joue, ici on prie,… ici on étudie»


«Ici on joue, ici on prie»... À HSP, nous pourrions faire nôtre la devise des patronages. Il faudrait rajouter, «ici on étudie». Comme communauté spirituelle, nous apprenons à grandir ensemble. Je m’attelle au difficile et humble travail de témoigner du Christ, par ma présence mais aussi par l’enseignement, notamment auprès des sœurs du Carmel et des Missionnaires de la Charité à qui j’ai prêché trois retraites cette année sur Lucie de Fatima et la petite voie de Thérèse. Le meilleur moyen de toucher les cœurs, c’est encore de raconter des histoires. Chaque soir, en m’appuyant sur une histoire de la Bible illustrée, je leur raconte la Bible en bengali. Les enfants en raffolent et c’est l’occasion de beaucoup de questions sur l’au-delà. Beaucoup d’enfants sont orphelins de père ou de mère. L’enfant est alors élevé par sa grand-mère ou sa tante que l’on appelle en anglais, «guardian». Ainsi, ils ont été frappés par la question de Caïn. «Suis-je le gardien de mon frère ?» Il sont aussi fascinés par le Ciel. Après l’excursion à Digha, ils me demandaient s’il y a un Digha au Ciel ! Le Digha au Ciel est bien plus beau que le Digha de la terre ! (Cris de joie). Father est-ce qu’il y aura des vagues ? Sans doute… Father, on ne se noiera pas ? Non on ne pourra plus jamais se noyer ! (Cris de joie). Father est-ce qu’il y aura du monde au Ciel ? Oui des millions et des millions de personnes. Father comment fera-t-on pour se retrouver ? On retrouvera ceux que l’on aime en pensant très fort à eux… (Hurlements de joie). Est-ce que l’on retrouvera nos parents, nos frères et sœurs ? Oui, tous ceux que nous aimons et qui ont aimé Dieu… (autres cris de joie).


6. Les pauvres et le sel de la joie

Visite du slum de Pilkhana

C’est dans la Cité de la joie que le p. Laborde a rencontré ces préférés. Le 11 août, à l’occasion de la distribution d’aide alimentaire d’urgence dans la paroisse Our Lady of Happy Voyage, j’ai demandé au curé de m’emmener visiter le slum de Pilkhana, là où l’aventure du p. Laborde a commencé en 1966. Le slum a bien changé depuis, avec des maisons maintenant pour la plupart construites en dur. Le jour de la visite, en pleine mousson, tous dans la rue ont les pieds dans l’eau comme pour rappeler que les difficultés de la vie persistent. Je rencontre Raymond Baptiste, le fils de Cherubim Baptiste qui avait accueilli le père Laborde à l’adresse « Pilkhana 3d Lane ». Nous visitons aussi Seva Sangh Samiti, la première organisation qu’il avait fondée.



Quelques mois avant, alors que j’évoquais avec Leo cette époque, il ressort pour moi les coupures de journaux rassemblées lors de la sortie du livre La Cité de la Joie. Le livre avait fait grand bruit dans la presse à Calcutta, tandis que le p. Laborde, principal intéressé avec Brother Gaston, l’avait accueilli avec colère, l’impression d’avoir été trahi. Les habitants de Calcutta ne lui faisaient pas un meilleur accueil, s’indignant de voir leur ville associée à la misère, faisant oublier qu’elle fut un jour capitale artistique et intellectuelle de l’Inde. Finalement, le succès du livre et le temps ont emporté l’adhésion et de l’un et des autres, et les royalties généreusement offertes ont permis à HSP de grandir tandis que Calcutta adoptait « La Cité de la Joie » comme surnom officiel.


Le choc de "La cité de la joie"


Alors que je rédige cette lettre et que j’ai ressorti les fameuses coupures de presse sur Dominique Lapierre, j’apprends son décès. Ce signe du ciel me fait sourire. Ce livre lu il y a près de 20 ans a contribué à me sortir de ma torpeur spirituelle, pour m’éveiller au souci des pauvres. J’ai été attiré par la figure de Mère Teresa et la ville de Calcutta. Ma vie en Italie ressemblait alors à celle d’un fêtard papillonnant de plaisirs en plaisirs. Et pourtant l’histoire du rickshaw wallah (tireur de pousse-pousse) Hasari Pal, du père Paul Lambert dans sa petite chambre, vénérant la figure du Christ du saint Suaire, au milieu de la fourmilière du slum, semblable à une cathédrale de joie, de vitalité, d’espérance, m’ont bouleversé. Étrangement, je me suis presque identifié au prêtre, si bien que je désirais de tout mon être aller à Calcutta aider Mère Teresa. J’ai répondu à l’appel des ouvriers de la dernière heure. Et vingt ans après, en visite à Calcutta pour rencontrer le père Laborde, j’ai été bouleversé une deuxième fois en apprenant qu’il avait inspiré la figure de Paul Lambert.


Le lavement des pieds

En avril, j’ai reçu une courte visite de ma mère et de mes trois sœurs. Joie de pouvoir enfin partager avec mes proches une tranche de ma vie. Nous avons visité au pas de course les huit centres de HSP entre Howrah et Jalpaiguri. Selon la tradition adivasi, chaque centre nous a accueillis avec un lavement des pieds. J’étais étonné et émerveillé. Les pieds, considérés comme membres impurs sont l’objet de la forme de salutation – pranam – la plus respectueuse qui consiste à toucher les pieds. C’est le Charanasparsha. La forme simple dont nous sommes plus familier est le namaskar qui consiste à porter les mains jointes au front pour saluer la divinité qui est présente en l’autre. Quelques semaines avant, j’avais célébré le Triduum Pascal, et le rituel du lavement de pieds a bouleversés jusqu’aux larmes les enfants et les didis, dadas qui le recevaient.





Les petites joies de tous les jours

Le sel de la joie c’est aussi les petits évènements du quotidien gardés précieusement dans le cœur et qui constituent le ciment de la communauté. Après avoir prêché la retraite aux sœurs, elles ont fait parvenir des cartons de beurre et de confiture pour les enfants. C’était la première fois qu’ils en goûtaient. Ils étaient tout étonnés d’apprendre que c’était autrefois mon petit déjeuner quotidien. J’organise aussi régulièrement des séances de cinéma tous les quinze jours. Ces enfants qui sont d’ordinaire si réservés dans leurs sentiments m’ont étonné pendant le visionnage de Narnia. Ils pleuraient pendant la mort d’Aslan. A la victoire finale des armées du Lion sur celles de la sorcière, les enfants étaient tous debout en train de hurler leur joie.


Tournage dans les slums de Howrah

J’ai eu la joie aussi de recevoir une équipe de tournage de France. Damien et son équipe ont été commandité par les MEP pour montrer cinq missionnaires marchant en Asie ou dans l’Océan Indien sur les pas de leurs glorieux aînés, portés par les sacrifices de ces témoins allés parfois jusqu’au don de leur vie. Avec l’équipe, nous vivons une semaine fraternelle et intensive, sur les lieux de la mission, dans les slums, dans les briqueteries, dans nos foyers, à Howrah et même à Jalpaiguri. Sur fonds du témoignage de ma vocation, nous avons suivi l’histoire de plusieurs enfants des bidonvilles ou de ces enfants handicapés que nous essayons de remettre debout au sens littéral comme au figuré. Le tournage a été aussi l’occasion de vivre des joies et des émotions intenses : la baignade des enfants handicapés dans la rivière, les retrouvailles avec deux sœurs mineures embrigadées dans le travail harassant de la briqueterie. Un déchirement du cœur. Il ne suffit pas d’accueillir les enfants dans nos foyers, il faut aussi convaincre les parents de nous les confier jusqu’à la fin de leurs études …



7. La communauté : le sel de la vie

Les célébrations construisent la communauté

Les célébrations et les fêtes construisent notre communauté grâce également à l’effort constant et difficile de se pardonner les uns les autres. Ces moments de joie ont émaillé la vie d’HSP durant l’année, avec le tournoi de football, la célébration du 15 août, double fête pour les Indiens catholiques, Independance Day et Assomption de la Vierge Marie. Le 5 février dernier nous avons fêté, traditionnellement quarante jours avant la pleine floraison du Printemps, Saraswati Puja. Saraswati est la déesse de la connaissance, du langage, de la musique et des arts. Tous s’habillent de jaune, censé être sa couleur préférée et on mange du riz au safran – jaune – et d’autres spécialités pour l’occasion.

La grande célébration de l’année a eu lieu le 25 mars, avec la consécration de Howrah South Point au Cœur Immaculé de Marie. Une consécration embrassant tous les centres, les enfants, didis et dadas, teachers et nos bénéficiaires. Nous avons pris au mot la requête de la Vierge Marie de tout lui consacrer pour qu’elle puisse exercer sa maternelle sollicitude, et nous conduire sans encombre au milieu des difficultés de cette vie. « Le 25 mars, les chrétiens célèbrent la fête de l’Annonciation à Marie, alors qu’elle accepte librement de dire son “oui” à l’invitation de Dieu à devenir la Mère de Jésus. Ce jour-là nous sommes également appelés à dire notre « oui » à Dieu pour devenir les bâtisseurs de Sa Paix. Cette consécration est un acte libre et volontaire, l’acte des pauvres parmi les pauvres qui se confient à la Providence de Dieu avec confiance et amour, qui regardent leurs frères et sœurs souffrants avec une miséricorde aimante.» Oui tous ces pauvres, ces délaissés, ces personnes souffrantes ou handicapées sont bien en réalité les préférés du Royaume de Dieu. Et souvent ils ont à souffrir du monde qui les rejette, les exploite.


Enfanté à la paternité

Je suis dans cette mission comme au désert, déraciné et pourtant à ma place. Plongé dans le mystère de la fragilité avec le mystère de l’enfance, le mystère des pauvres, le mystère des personnes handicapées. Au milieu de tous ces anawim – les pauvres de la Bible – appelé par le bon père Laborde qui reste comme une présence invisible au milieu de nous, je commence à trouver ma place. Difficile de prendre la suite d’un fondateur, d’un saint prêtre, difficile d’échapper aux comparaisons. Comme étranger, n’ayant pas encore acquis la nationalité indienne, j’ai abandonné l’idée d’exercer des responsabilités officielles pour donner plus de place à mon ministère de prêtre, de père, avec une « autorité sans compétence ». Mon engagement et ma vie au milieu de cette communauté spirituelle me donnent une place particulière. J’ai été investi d’une autorité symbolique, plus profonde et plus exigeante qu’une simple autorité légale. Une autorité paternelle, reçue à la fois du père Laborde, comme un héritage, et de cette communauté devenue orpheline, qui m’a choisi.


Chaque jour je suis enfanté à la paternité par les enfants, les didis et les dadas. Ils me remercient de ma présence et je perçois cette autorité comme un mystère et un don. Bien sûr il y a aussi parfois rejet et indifférence. Ma place d’étranger est loin d’être toujours facile. Pourtant je trouve beaucoup de paix dans cette décision d’accueillir leur choix. J’essaye de les aider à grandir, acceptant leurs faiblesses et leurs erreurs, après avoir assumé les miennes. Je cherche à confirmer en eux la bénédiction reçue du Seigneur. Ainsi établis dans la confiance peut-on pleinement accepter la mission reçue.



Il y a deux mois, je suis également devenu « grand-père » pour la joie des enfants qui m’appellent en riant dadu. Priti, jeune orpheline que j’ai accompagnée à son mariage comme père adoptif a mis au monde un petit garçon. Elle m’a demandé de choisir un prénom. Comme sa maman est chrétienne, j’ai choisi le nom de Peter, et comme surnom Pritom. La naissance a été difficile pour l’enfant qui a failli mourir. Venu visiter la maman, nous avons trouvé l’enfant en état de malnutrition et demandé à nos services d’en prendre soin. Comme la vie est fragile ! Chaque être tient du miracle, dans cette lutte face à la mort.


Le sel de la joie, de la sagesse, de l’alliance

Le sel, symbole inépuisable de la vie, de la purification et de l’incorruptibilité, est aussi celui de la sagesse qui donne goût et de l’alliance avec Dieu. « Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? » Que l'appel de Jésus à être le sel de la terre affermisse en nous le courage de dénoncer le mal qui est aussi en nous, de nous laisser purifier par la vérité, d’entendre à nouveau le cri des pauvres pour nous pencher sur nos frères souffrants. Que ces paroles nous invitent à courir le risque de la vie et de l’amour. Seul le cœur courageux sait aimer.


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